mardi, 21 juillet 2009
Daniel Salvatore Schiffer caricature Oscar Wilde
Pourquoi écrire une biographie?
Quelle est la motivation derrière cet acte improbable, qui prétend condenser et reproduire l’existence entière d’un individu, qui plus est le plus souvent un étranger complet ?
Lorsque l’individu est archi-connu, comme l’est Oscar Wilde, que sa vie et son œuvre n’ont plus guère de secret pour personne, la motivation d’un biographe sera d’apporter un éclairage différent, qui permettra d’appréhender le personnage d’une façon tout à fait nouvelle.
Si elle s’avère pertinente et constructive, sa biographie fera date et deviendra une référence.
Mais une bonne biographie ne se doit pas seulement d’apporter des éléments et les assembler comme un ordinateur compile des données : elle se doit d’avoir ce supplément d’âme qui rend le personnage vivant, entier, et surtout crédible.
Ainsi, chaque biographe apporte sa pierre à l’édifice, la somme de ces travaux permettant alors de façonner une image au plus près possible de la réalité, si tant est qu’il y en ait une.
Passé ce préambule, quelle est donc la place à accorder à cette énième biographie d’Oscar Wilde ?
Qu’apporte la biographie de Daniel Salvatore Schiffer à l’édifice Oscar Wilde ?
Rien.
Sa contribution se résume à ce mot désespérément vide et creux, qui résonne comme une consternation : rien.
Rien, et pourtant, que de choses à dire sur ce rien !
Tout d’abord sur l’écriture.
Dès les premières lignes, on est choqué par le style déplorable de ce livre outrageusement mal écrit.
On se perd dans le dédale d’une phrase où abondent les virgules, où se chevauchent des temps différents, et qui n’a au fond, ni queue ni tête.
S’il respecte un ordre à la fois chronologique et thématique, Schiffer aime à faire savoir à son lecteur qu’il connait la fin de l’histoire, et n’hésite pas à faire des bonds temporels à l’aide d’épilogues au bout d’une phrase ou d’un paragraphe abscons.
Cela serait simplement pénible si le fond de cette biographie ne correspondait pas autant avec sa forme : mal écrit, mal intentionné.
Trois qualificatifs essentiels se détachent à la lecture de ce livre : homophobe, biaisé et dégradant.

Qualifier cette biographie d’homophobe peut surprendre et Daniel Salvatore Schiffer s’en défendrait sûrement.
L’homophobie ne se manifeste pas seulement par les propos orduriers que vomissent les bouches les plus infâmes, qu’il s’agisse de racailles de banlieue ou d’extrémistes religieux brandissant le spectre de l’Enfer et du Péché.
Naturellement, rien de cela chez Schiffer.
Mais il présente l’homosexualité de Wilde comme l’instrument de sa perte, comme la regrettable tendance dans laquelle il n’a cessé de sombrer, au lieu d’écrire !!!! (En quoi est ce incompatible ?!)
En distinguant l’homosexualité de Wilde (ou de n’importe qui) de la nature même de l’individu, il la rend contre-nature.
Enfin, que ce sont ces incessants rappels de la présence des sacro-saints enfants, épouvantail moralisateur que Schiffer agite à chaque fois que la question se présente ? Un exemple :
« Mais Wilde, à Worthing, ne faisait cependant pas que s’adonner à la rédaction de sa nouvelle comédie. Il y prenait même un réel plaisir à flirter sur la plage, nonobstant la présence de sa femme et de ses deux enfants, avec les jeunes gens du pays pour les emmener ensuite faire du bateau, et parfois d’autres choses bien moins innocentes […] » page 251.
Schiffer s’imagine t-il qu’il se comportait avec ses amis masculins en présence de ses fils comme dans l’intimité d’une chambre à coucher ?
Voilà l’homophobie qui, entre autres exemples, foisonne tout au long de ce livre et confond homosexualité avec impudeur. Une vision malsaine et qui n’est rien d’autre que l’argument des opposants actuels au mariage et à l’adoption par des homosexuels.

Poursuivant son jugement de la privée de Wilde et regrettant qu’il ne se soit pas contenté de vivre en bon père de famille avec la Sainte Constance, Schiffer voue une vive et franche haine à celui qu’il n’hésite pas à désigner comme l’unique auteur de sa « déchéance » : Alfred Douglas.
Se référant exclusivement au De Profundis (qu’il considère être la seule œuvre majeure de Wilde) et aux témoignages douteux d’André Gide pour étayer son portrait et analyse du personnage, Schiffer présente un Douglas non seulement odieux, mais privé de toute substance.
Un jeune homme aussi bête que méchant, hargneux et lâche, aussi subtil et complexe que Gargamel persécutant les Schtroumfs.
Non, non, ce n’est pas drôle, car Schiffer fait preuve de la paresse du mauvais élève et d’une mauvaise foi exemplaire en ne faisant pas un usage exhaustif des nombreuses pièces à disposition pour réaliser un récit au plus près possible des événements.
Qu’il n’apprécie pas Alfred Douglas, soit.
Il est vrai que le personnage n’est guère reluisant, mais il ne lui était pas nécessaire d’instruire son procès en canonisation pour être simplement juste et intellectuellement honnête.
Au contraire, Schiffer néglige volontairement les données essentielles qui permettent de nuancer, d’approfondir et de comprendre certains comportements de Douglas.
Mentionne t-il les efforts qu’il déploya pour faire signer une pétition en faveur de Wilde lorsqu’il fut emprisonné ? Jamais.
Cite –t-il les articles qu’il publia dans « Le Mercure de France » ? Pas plus.
Mais il souligne avec jubilation que Douglas ne vint jamais le visiter en prison, car « toujours aussi insouciant, sinon indifférent au sort de son ami, il bronzait au soleil, en compagnie de jeunes gens, dans le sud de l’Italie, sur les plages de la baie de Naples » page 311.

Outre le ridicule achevé de parler de « bronzer au soleil » à une époque où la mode des corps marrons n’était pas encore advenue, Schiffer se garde bien de préciser que Douglas était lui aussi interdit de séjour en Angleterre, et que s’il ne visita jamais Wilde en prison, c’est tout bonnement parce que cela lui était impossible.
De même, il bâcle en quelques lignes leurs embarrassantes retrouvailles à Naples, et leur séparation forcée, mais surtout provisoire, puisque des lettres attestent qu’ils se fréquentaient assidument à Paris.
En bref, Schiffer donne à voir le Douglas qu’il imagine, et non celui qu’une étude attentive révèle.
Ce n’est pas pourtant pas bien difficile, mais il faut croire que Schiffer préfère la facilité : l’Ange démoniaque précipitant le pauvre Wilde impuissant dans la Géhenne est plus stimulant pour l’imagination que le rendu scrupuleux d’un véritable travail.
La bibliographie donnée en fin de livre s’avère ici particulièrement édifiante : si ces quelques ouvrages ont été sa seule source, il n’est guère étonnant que son travail manque à ce point de souffle, et n’existe que dans la platitude des redites.
C’est surtout que ces ouvrages, (si l’on excepte le fantasque « Bosie & Wilde » d’Isaure de Saint Pierre) vont tous dans le même sens, celui adopté par Schiffer, celui qui ne souffre pas la contradiction.
Quid des récents travaux publiés sur Alfred Douglas, ceux de Douglas Murray et Caspar Wintermans ? De toute évidence, Schiffer n’a pas crû bon de les lire !
Sans doute craignait-il qu’un minimum d’objectivité ne ruine son beau portrait du démon en canotier.
En outre, Schiffer cumule malhonnêteté intellectuelle et morale en désignant Alfred Douglas comme le responsable de la condamnation de Wilde.
« Au contraire, oubliant les bonnes résolutions de cette Vita Nova qu’il avait pourtant appelée de ses vœux en son De Profundis, il renoua rapidement, toujours aussi faible et velléitaire, avec ses anciens vices, dont le plus redoutable était incarné[…]par celui là même qui l’avait précipité en enfer, Bosie […] » peut on lire page 334, ainsi que page 341 : « En effet, ce sont les portes de l’enfer, bien plus que celles du paradis, qui se refermèrent alors, avec cette énième mais fatale réconciliation, sur Wilde. Car, répétant à l’envi les mêmes erreurs et retombant sans cesse dans les mêmes travers, ce sont ses vieux démons, à défaut de ses anciennes habitudes (ruiné, il n’a plus d’argent), qu’il retrouva alors sous l’emprise de celui qu’il savait pourtant être son âme damnée ».
Qu’Alfred Douglas ait poussé Oscar Wilde à intenter un procès à son indigne père qui depuis des mois leur rendait la vie impossible, c’est un fait.
Mais Wilde, quoi qu’il ait pu en dire, psychologiquement brisé dans le « De Profundis », a agi de sa propre volonté.
Bien sûr, il fut un bouc émissaire et une victime, mais que devient son libre arbitre, sa précieuse individualité si on le réduit à n’être qu’une marionnette entre les mains du père et du fils, jouet passif d’une vengeance familiale tragique et sordide ?
Ceci étant dit, il est certain qu’en entrant dans la spirale judiciaire, Wilde tombait dans un piège qui le dépassait.
Même Schiffer, en l’occurrence, et au prix d’un petit effort d’analyse, reconnaît que ce procès ne fut qu’une ignominieuse mascarade sociale perdue d’avance : « Oscar Wilde, suffisamment connu en tant qu’écrivain pour que sa punition fût brandie à titre d’exemple au peuple, mais pas assez puissant d’un point de vue socio-politique pour que sa personne fût inattaquable ni même épargnée, était, aux yeux de la société victorienne comme de la morale de son époque, le parfait bouc émissaire. » page 303.
Alors, pourquoi cet acharnement contre Douglas ?
S’il faut désigner un responsable, c’est le marquis de Queensberry, qui écuma tout Londres pour les traquer, employa les plus viles manœuvres telles que des descentes de police dans les « boîtes gays » de l’époque, le chantage et la violence à l’encontre de jeunes hommes pour recueillir des témoignages plus ou moins véridiques.
Par un tel renversement de la culpabilité, Queensberry se trouve presque blanchi, tout comme l’ensemble de la société qui accepta sans broncher cette condamnation ; ce crime.
Oscar Wilde n’a survécu que trois ans à sa sortie de prison ; il est raisonnable d’affirmer que cette condamnation l’a tué.
Mais le bras qui l’a frappé, au travers de Queensberry, c’est la société.
Comment s’étonner ensuite que la sympathie de Wilde soit allée plus facilement à Esterhazy qu’à Dreyfus ?

Enfin, et comme si ce livre n’avait pas déjà prouvé son inanité, le voici qui sombre allégrement dans la farce macabre.
Que la fin de l’existence de Wilde fut terrible et misérable, personne ne songe à le nier.
Elle fut indigne de ce brillant et talentueux personnage, injuste et humiliante.
Rien ou presque ne lui aura été épargné en ces trois années de vie restante.
Et comme si ces tourments n’avaient pas été suffisants, Schiffer s’applique à les détailler, les commenter, avec une emphase délirante et une imagination du pire des goûts.
« Wilde, que la joie de vivre et jusqu’à son art semblaient avoir définitivement abandonné, était aux abois. N’en pouvant plus, pétri d’angoisses et perclus de douleurs, au bord du suicide et parfois en pleurs, il reprit alors, tel un chien errant ne sachant plus où aller ni donner de la tête, ses pérégrinations à travers la nuit parisienne. Ses beaux mais vieux habits de dandy étaient désormais râpés et ses précieux tissus du temps jadis, lustrés. Ses chaussures, même, que ses longues promenades solitaires avaient usées jusqu’à la semelle, paraissaient à présent, fatiguées, prêtes, tout comme lui, à lâcher prise. » page 356.
Faut-il rire ou pleurer devant cette version parisienne de la « Petite fille aux allumettes » ?
Que sont censées produire ces louches de pathétique abondamment servies pour illustrer la fin de la vie de Wilde ?
Veut-il le rendre bouleversant, émouvant, arracher des larmes à son lecteur ?
Il n’y avait pas besoin de s’enfoncer dans le pathos misérabiliste pour émouvoir : les simples faits suffisent.

Mais il faut croire que Schiffer a trop lu Edgar Poe, Lovecraft, ou plus certainement, au vu du mauvais goût, trop regardé les films de Tim Burton !
La fin de vie de Wilde était sordide, sa mort est une suite de descriptions répugnantes et fantasmagoriques : aucune note ne présente les sources dont se serait servi Schiffer, et pour cause, il n’y en a pas puisque ce n’est que pure invention.
Après avoir dressé un portrait médiocre de Wilde, de ses amis (la figure majeure que fut Robert Ross est à peine évoquée, sauf dans les toutes dernières pages), de ses amours, de son œuvre, Daniel Salvatore Schiffer s’attaque à son corps, qu’il se complaît à dégrader.
« C’est alors que, le bois du couvercle s’étant fracassé sous le poids de la dalle et le cercueil s’étant éventré sous le choc, le visage décomposé, sinon déjà squelettique de Wilde, tel un fantôme, apparut brièvement, avant que la terre ne se reversât sur lui […] » page 388.

Ces détails inutiles ne servent qu’à ravir la plus mauvaise part de voyeurisme du lecteur, et de l’imagination déplacée l’auteur.
En refermant ce livre, viennent à l’esprit les films réalisés dans les années 1960 qui présentaient Wilde éternellement vieux, avachi, manipulé par Douglas la vipère, ahuri et pitoyable, tel que Schiffer le représente.
Cette biographie vient de sortir, mais elle est déjà dépassée.
Si Schiffer n’était pas contemporain, on pourrait sans sourciller penser qu’il s’agit d’une réédition d’un ouvrage d’il y a cinquante ans, borné, hypocrite et moralisateur. Le macabre en plus.
Au fond, Schiffer n’a réussi qu’une chose avec sa biographie : caricaturer Oscar Wilde.
22:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : oscar wilde, wilde, dandysme, daniel salvatore schiffer, bosie, alfred douglas, homosexualité
















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