mardi, 02 juin 2009
Adapter Proust, trop austère, trop frivole.
Pourquoi Marcel Proust et son œuvre ne sont-ils pas plus souvent mis en scène ?
Lorsqu’on le compare à d’autres auteurs de son envergure, c'est-à-dire ayant produit une œuvre majeure et
intemporelle, Marcel Proust est relativement ignoré du théâtre et du cinéma.
Oscar Wilde, par exemple, est perpétuellement adapté ; une nouvelle version du « Portrait de Dorian Gray » doit sortir prochainement, et ses contes ont été transformés en films d’animation.
Quant à sa vie, elle a été maintes fois représentée (ne devrait-on pas dire : caricaturée ?) sur grand écran.
La vie de Marcel Proust, elle, semble n’intéresser aucun réalisateur.
Pourtant, son existence n’a pas seulement été celle d’un malade confiné à sa chambre entre les fumigations et le maternage de Céleste Albaret.
Certes, elle n’est pas marquée par le même sensationnel que celle de Wilde, mais elle ne manque pas d’arguments propres à dresser un portrait intéressant pour un public désireux de mieux connaitre l’auteur de la Recherche, loin de là.
Peut-être cela vient-il du fait que l’on a du mal à distinguer l’homme Proust de son œuvre, qu’on le confond sans trop de discernement avec le Narrateur ?
Peut-être cela tient-il à son existence privilégiée et à son image de mondain vaporeux ?
Peut-être n’y a t-il pas assez de « boue » à remuer dans sa vie pour déplacer les foules ?
Au fond, cela importe peu et c’est sans doute tant mieux.
Je ne crois pas que Wilde ou d’autres aient été bien servis par le cinéma.
Paradoxalement, c’est au travers de Céleste Albaret que certains cinéastes se sont approchés de Proust, comme s’il fallait toujours un regard extérieur, son œuvre, ou une personne proche pour l’aborder, le regarder par le petit bout de la lorgnette.
« 102 boulevard Haussmann » d’Alan Bennett reprend des éléments de sa vie réelle (le quatuor Poulet) et les mêle à une fantaisie autour d’un jeune musicien (une évocation de Morel ? de Reynaldo Hahn ?) dans laquelle Céleste tire les ficelles et tient au fond le rôle principal.
« Céleste » de Percy Adlon évoque lui aussi Marcel Proust à travers la précieuse secrétaire, intendante et confidente.
Mais Proust, on ne l’affronte jamais de face.
Ce qui intéresse chez lui, c’est donc son œuvre.
Au théâtre, les adaptations récentes ne manquent pas.
« Du côté de chez Proust », « La confession d’une jeune fille », « Je poussais donc le temps

avec l'épaule », "A la recherche du temps perdu"…
Instants choisis, extraits, mélanges, le théâtre propose une évocation assez ingénieuse mais aussi plus épurée, plus réduite, sans doute à cause de ses contraintes inhérentes.
Quant au cinéma, jusqu’à présent, il demeure très formel.
« Un Amour de Swann » de Volker Schlöndorff, « la Captive » de Chantal Akerman , « Le Temps retrouvé » de Raoul Ruiz; sans oublier celui de Visconti, jamais réalisé.
Seule différence, « la Captive », adaptée à l’époque contemporaine.
Sinon, ces films respectent, dans l’ensemble, le déroulement, l’essence du livre.
Même « un Amour de Swann ».
S’il réduit toute l’action à une seule journée, il demeure fidèle au récit (si l’on excepte les dernières minutes, mais il faut bien conclure).
Il ne déborde pas de Swann et de sa passion pour Odette. Il se suffit à lui-même.

« Le Temps retrouvé » est différent mais tout aussi fidèle.
Il fait appel, pour les moments clefs, à des artifices visuels un peu naïfs mais assez réussis, en particulier, l’image figée pendant la marche sur les pavés.
Là où Le Temps retrouvé diffère encore d’Un Amour de Swann, ou de la Captive, et se singularise, c’est qu’il est abscons pour qui n’a pas lu le livre.
Il propulse le spectateur au milieu de ses images ; à lui de se reconnaître dans le paysage.
C’est un film essentiellement visuel, réalisé comme de très belles images illustrant le texte.
Mais sans le texte, il est incompréhensible.
Tout au plus peut-on apprécier sa valeur esthétique évidente.

Alors, pourquoi mettre La Recherche en scène ?
Que peut offrir l’image, la représentation, que ne peut offrir la lecture ?
La question se pose pour tout œuvre littéraire, mais spécifiquement pour Proust.
On ne s’étonne pas de voir portée la énième adaptation des « Misérables » de Victor Hugo sur les écrans, tandis que Marcel Proust suscite toujours l’étonnement, voire la désapprobation et les funestes prédictions d’échec.
Parmi les spécialistes de Proust, de nombreux articles, thèses et même livre ont été consacrés au sujet.
Les films y sont en général mis au pilori, le plus décrié étant « La Captive », sans doute parce qu’étant le plus audacieux (quoi que l’on pense du postulat et du résultat).
La question justement n’est pas d’exprimer son sentiment sur tel ou tel film, jugement bien trop subjectif, mais de savoir s’il est légitime par rapport à l’œuvre originale.
S’il est justifié de voir apparaître à son générique « adapté de … ».
Le reste importe peu. L’adaptation n’apporte rien. Elle est parallèle et unique. C’est tout.

Il n’empêche : trois adaptations cinématographiques, c’est bien peu.
D’où vient cette frilosité avec Marcel Proust?
Le mythe de l’œuvre trop foisonnante, trop intime, trop littéraire est artificiel.
Le cinéma fait du cinéma, pas de la littérature.
Tout est donc possible et rien ne vient : comment se fait-il que la Recherche n’inspire pas davantage ?
Peut-être parce que l’œuvre de Proust pâtit à la fois d’un de ses principaux thèmes, le snobisme, et d’une de ses principales qualités, sa densité.
Proust fait peur, pas tant par l’impressionnant volume de pages à lire que par sa réputation d’inaccessibilité.
Seule une élite cultivée serait capable de comprendre et d’apprécier ce dont Proust parle dans ses circonvolutions.
De plus, l’apriori de Gide recevant et dédaignant Du côté de chez Swann reste encore souvent le jugement définitif d’A la Recherche du Temps perdu : « Sans doute, je crois qu’il faut voir là un fatum implacable […] je m’étais fait de vous une image d’après quelques rencontres dans le « monde », qui remontent à près de vingt ans. […] Je vous croyais, vous l’avouerai-je, « du côté de chez Verdurin ».
Un snob, un mondain amateur […] », lui écrivait-il en rampant de contrition.

Le fait est que le snob et le snobisme font horreur, à juste titre d’ailleurs.
Si André Gide a été capable de reconnaître son erreur et son aveuglement, l’image du petit Marcel Proust du temps des « Plaisirs et les Jours » court toujours dans l’inconscient collectif, et s’est de plus alourdie du statut de monument littéraire.
Et j’en reviens à mes évocations premières, et au fait qu’il n’est finalement pas anodin d’avoir représenté Marcel Proust au travers de Céleste Albaret, car il est aisé de s’identifier à elle.
Céleste Albaret, cette femme simple, (sans la moindre connotation péjorative), qui n’allait pas dans le monde, n’a pas écrit, mais a partagé la vie de ce personnage hautain, extravagant et génial tout en restant en retrait, offre au spectateur de l’imiter : approcher l’écrivain en retrait, l’observer par la serrure de sa chambre sans y jamais entrer.

Ainsi, Proust reste pour beaucoup l’écrivain snob du snobisme, son œuvre étant pour les snobs et les oisifs qui n’ont rien d’autre à faire que d’écouter leurs états d’âme en buvant du champagne.
Alors, le cinéma, art populaire par excellence, s’attache rarement à une œuvre, qui d’instinct, le regarde de haut.
En somme, Proust est loin d’être tombé dans le domaine public…
et ce n’est sans doute pas plus mal.
19:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marcel proust, proust, cinéma, a la recherche du temps perdu, un amour de swann, le temps retrouvé















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